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« Les maladies infectieuses ne peuvent être étudiées à partir d'une seule discipline »

À l'approche du 66e Colloque de l'IMT, les responsables scientifiques Johan van Griensven de l'Institut de Médecine Tropicale (IMT) et Endalamaw Gadisa de l'Armauer Hansen Research Institute (AHRI) expliquent pourquoi la mobilité est centrale pour comprendre les maladies infectieuses et pourquoi les chercheurs doivent regarder au-delà de leur propre discipline.
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Des personnes et des agents pathogènes en mouvement au changement climatique, à la résistance aux antimicrobiens, à l'urbanisation et aux évolutions du financement de la santé : le 66e Colloque de l'IMT, la conférence scientifique biennale de l'IMT, porte un regard large sur un paysage mondial de la santé en pleine mutation. Sous le thème Health in Motion: Infectious Diseases on the Move, chercheurs, décideurs politiques et professionnels de la santé mondiale se réuniront à Addis-Abeba, en Éthiopie, pour explorer comment ces changements influencent l'émergence et la propagation des maladies infectieuses, et comment les systèmes de santé s'adaptent et réagissent.

Pour Johan van Griensven et Endalamaw Gadisa, qui président le comité scientifique en tant que représentants de l'IMT et de l'AHRI, le colloque est bien plus qu'une conférence. C'est l'occasion de réunir des perspectives qui ne se croisent pas toujours.

JohanVanGriensven_5x4 Prof Dr Johan van Griensven (IMT), co-président scientifique du 66e Colloque de l'IMT

Pourquoi la mobilité est-elle un thème aussi important pour les maladies infectieuses en ce moment ?

JOHAN : La mobilité a toujours été importante pour les maladies infectieuses. Mais le paysage mondial évolue très rapidement, ce qui rend cette question particulièrement pertinente aujourd'hui. Nous observons des changements majeurs dans le paysage financier, le changement climatique et l'augmentation de la mobilité humaine. La mobilité est aussi un concept large. Il ne s'agit pas seulement des déplacements de personnes : les agents pathogènes se déplacent, les vecteurs se déplacent, et les écosystèmes changent. Toutes ces composantes interagissent.

ENDALAMAW : La mondialisation et les mouvements de population peuvent accélérer la propagation physique des agents pathogènes, tandis que le changement climatique peut modifier leurs habitats naturels et la répartition des vecteurs. Les agents pathogènes eux-mêmes évoluent également, notamment sur le plan génétique et en matière de sensibilité aux médicaments. La résistance aux antimicrobiens en est un exemple clair.

Mais le système de santé et les politiques qui l'entourent influencent aussi ces dynamiques. La manière dont les médicaments sont utilisés, dont les personnes accèdent aux traitements et les suivent, et dont les systèmes de santé réagissent, peuvent tous contribuer à l'évolution des agents pathogènes et à la propagation de la résistance.

La question n'est donc pas seulement de savoir comment les agents pathogènes se déplacent, mais aussi comment les systèmes de santé peuvent s'adapter à ce paysage changeant. Pouvons-nous élaborer des politiques réactives ? Pouvons-nous utiliser de nouvelles technologies comme l'IA pour mieux suivre ces évolutions ? Et, dans un contexte de financement mondial en mutation, comment les pays du Sud peuvent-ils renforcer la résilience et la souveraineté de leurs systèmes de santé ?

EndalamawGadisa_1x1 Dr Endalamaw Gadisa (AHRI), co-président scientifique du 66e Colloque de l'IMT

Le programme de la conférence couvre un large éventail de sujets. À quoi les participants peuvent-ils s'attendre ?

ENDALAMAW : Le programme s'articule autour de six sessions. L'une porte sur les infections émergentes et les liens entre le climat et les changements environnementaux. Une autre session examine la biologie de l'infection : comment les agents pathogènes se propagent et évoluent, comment l'immunité réagit, et comment la résistance aux antimicrobiens apparaît.

Le programme aborde également les inégalités urbaines dans les pays à revenu faible et intermédiaire, la continuité des soins pour les personnes mobiles, déplacées ou vivant dans des contextes fragiles, ainsi que les défis du financement des systèmes de santé dans un paysage de financement mondial en mutation. Enfin, une session est consacrée à la surveillance des populations en mouvement et à la manière dont les technologies numériques, les données et l'IA peuvent être utilisées, tout en tenant compte des questions éthiques et politiques qu'elles soulèvent.

JOHAN : La diversité est très importante. On ne peut pas étudier les maladies infectieuses en isolant une seule discipline. Nous voulons aborder les maladies infectieuses dans une perspective globale et réunir ces différents points de vue.

PopulationsInMotion_5x4 Lors du colloque, nous explorerons comment la surveillance fondée sur les données pour les populations en mouvement peut rester responsable, équitable et adaptée aux besoins des personnes qu'elle sert.

L'IA jouera-t-elle un rôle majeur lors de la conférence ?

JOHAN : L'IA est un outil émergent important qui aura probablement un impact sur tous les pans de la société, y compris la recherche sur les maladies infectieuses. Mais c'est encore un outil nouveau, il faut donc discuter de la manière d'en maximiser les bénéfices tout en restant critique. Quelles données sont disponibles ? Quelle est leur qualité ? Et dans quelle mesure sont-elles pertinentes selon les contextes ? Les maladies infectieuses émergent dans des contextes très différents, et certains sont bien mieux représentés par les données que d'autres.

ENDALAMAW : Nous devons aussi réfléchir à la manière d'utiliser l'IA et les autres outils numériques de santé de façon éthique, et veiller à ce que le Sud ait un accès égal. Sinon, il existe un risque d'exclusion numérique.

En même temps, le potentiel est immense. Ces outils peuvent nous aider à comprendre les agents pathogènes et à identifier des schémas dans les données de recherche qui seraient autrement difficiles à percevoir. En biologie computationnelle et dans l'étude de l'évolution des pathogènes, par exemple, les outils numériques pourraient considérablement faire progresser notre compréhension de la manière dont les agents pathogènes évoluent et se propagent.

Cela sera particulièrement pertinent lors de la session sur la surveillance des populations en mouvement. Comment utiliser les données pour améliorer la surveillance tout en veillant à ce que les systèmes restent responsables, équitables et adaptés aux besoins des personnes qu'ils sont censés servir ?

« Si un chercheur peut interagir avec des cliniciens, des sociologues, des écologues ou des décideurs politiques, de nouvelles idées et connexions peuvent émerger. En fin de compte, ces interactions peuvent renforcer notre compréhension collective et notre réponse face aux maladies infectieuses. »

Prof Dr Johan van Griensven
Co-président scientifique

AddisAbaba_5x4 Vue aérienne d'Addis-Abeba, capitale de l'Éthiopie et cadre de notre Colloque de l'IMT.

Pourquoi est-il important de réunir toutes ces personnes lors d'un colloque en présentiel ?

JOHAN : Le colloque, ce n'est pas seulement écouter des présentations. La valeur ajoutée de réunir les gens physiquement réside dans les échanges qui ont lieu entre les présentations : des experts qui se répondent, discutent d'idées, remettent en question des hypothèses et réfléchissent ensemble.

Si un chercheur fondamental peut interagir avec des cliniciens, des sociologues, des écologues ou des décideurs politiques, de nouvelles idées et connexions peuvent émerger. En fin de compte, ces interactions peuvent renforcer notre compréhension collective et notre réponse face aux maladies infectieuses.

Le colloque se déroule dans la capitale éthiopienne, Addis-Abeba. Pourquoi ce choix ?

ENDALAMAW : Organiser le colloque à Addis-Abeba permet de rapprocher les discussions internationales des lieux où de nombreux défis sont réellement vécus. Cela crée aussi des occasions de nouer des alliances et de renforcer la collaboration autour des maladies infectieuses en Afrique.

Pour les chercheurs éthiopiens et ceux de la région, c'est l'occasion de dialoguer directement avec des collègues internationaux et des décideurs politiques, tandis que les participants venus d'ailleurs peuvent découvrir des perspectives qui ne sont pas toujours représentées dans les réunions mondiales sur la santé.

VisceralLeish_1x1 La leishmaniose viscérale reste un axe de recherche clé sur la mobilité et les maladies infectieuses en Éthiopie.

Comment la mobilité intervient-elle dans vos propres recherches sur la leishmaniose ?

JOHAN : La leishmaniose viscérale, deuxième cause parasitaire de mortalité dans le monde, illustre bien pourquoi la mobilité compte. En Éthiopie, par exemple, les populations se déplacent parfois de façon saisonnière des hauts plateaux vers les basses terres pour des travaux agricoles. Cette mobilité influence leur exposition au parasite Leishmania.

Il existe aussi des communautés très mobiles dans le sud de l'Éthiopie. Les déplacements des populations peuvent influencer leur exposition, mais ils compliquent également la fourniture de soins de santé continus.

Le changement climatique ajoute une dimension supplémentaire. Historiquement, la leishmaniose cutanée, qui touche la peau, était davantage associée aux hauts plateaux, et la leishmaniose viscérale aux basses terres. Avec le changement climatique, ces schémas commencent à se chevaucher, ce qui peut avoir des conséquences sur l'épidémiologie de la maladie.

GADISA : Mes recherches récentes se concentrent de plus en plus sur les communautés marginalisées et difficiles d'accès, y compris les populations mobiles. Nous étudions comment améliorer l'accès et la qualité des soins de santé pour ces communautés : comment elles perçoivent les risques sanitaires, comment elles y réagissent, comment elles perçoivent le système de santé, et dans quelle mesure ce système leur est acceptable et accessible.

« Nous avons besoin d'un changement de paradigme, en nous éloignant des modèles de soins de santé uniformes. »

Dr Endalamaw Gadisa
Co-président scientifique

Qu'attendez-vous personnellement de cet événement ?

JOHAN : J'ai hâte d'entendre les intervenants en plénière et d'apprendre de domaines qui me sont moins familiers. La session sur le financement de la santé, par exemple, est très d'actualité. J'aimerais mieux comprendre comment les pays font face à l'évolution du paysage du financement mondial. La session sur la surveillance et les données sera aussi pour moi une occasion d'apprendre.

Ma philosophie est que nous devons aborder les problèmes de manière globale. Échanger avec des experts d'autres disciplines est essentiel pour cela, et le colloque en offre l'occasion.

ENDALAMAW : Je m'intéresse particulièrement à la discussion sur l'IA et la santé numérique. Les gens se déplacent pour des raisons économiques, mais aussi à cause de crises et de conflits. Ces communautés ont des besoins et des risques spécifiques. Parallèlement, l'urbanisation rapide et les inégalités de santé constituent des défis majeurs dans le Sud. Je suis curieux d'entendre comment l'IA et la santé numérique pourraient contribuer à relever ces défis.

Et qu'espérez-vous que les participants retiennent de cet événement ?

JOHAN : J'espère qu'ils repartiront avec deux choses. D'abord, l'idée que la mobilité n'est pas une question secondaire dans les maladies infectieuses. Elle est centrale pour une compréhension plus large de leur fonctionnement. Ensuite, j'espère qu'ils repartiront avec de nouvelles connexions et idées : des interactions avec des personnes d'autres disciplines qui pourraient déboucher sur quelque chose de significatif à l'avenir.

ENDALAMAW : J'espère que les participants comprendront que le paysage mondial de la santé évolue, et que la résilience des systèmes de santé n'est pas figée. Nous avons besoin d'un changement de paradigme, en nous éloignant des modèles de soins de santé uniformes.

Le paysage sanitaire évolue rapidement, et nos réponses doivent évoluer avec lui. Cela implique de combiner une science interdisciplinaire avec des politiques adaptatives, des solutions numériques et des systèmes de santé plus solides. Le colloque est l'occasion d'amorcer ces discussions, et de bâtir les connexions nécessaires pour les transformer en actions concrètes.

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AHRI_5x4 L'Armauer Hansen Research Institute (AHRI) à Addis-Abeba, partenaire de l'IMT depuis le cinquième accord-cadre (FA5).

L'histoire de la collaboration entre l'IMT et l'AHRI

Quelle est l'histoire de la collaboration entre l'IMT et l'AHRI ?

JOHAN : Les deux institutions ont commencé à travailler ensemble il y a cinq ans, dans le cadre du « cinquième accord-cadre ». Dans ce cadre, l'IMT collabore avec 24 partenaires sur trois continents, dont l'AHRI. Ces partenariats sont financés par une subvention quinquennale de la Direction générale belge de la Coopération au développement et de l'Aide humanitaire (DGD). La coopération de l'IMT avec ses institutions partenaires vise à renforcer la recherche, l'enseignement et les politiques au niveau individuel et institutionnel, sur la base des besoins et questions identifiés par les partenaires.

ENDALAMAW : Le FA5 a marqué un premier engagement important entre l'AHRI et l'IMT. Il s'agissait en partie de mieux se connaître et de jeter les bases d'une collaboration à plus long terme. Nous avons travaillé ensemble sur la leishmaniose viscérale, la résistance aux antimicrobiens et des approches intégrées de type « One Health ».

CORALTRaining_5x4 Le projet CORAL guide de jeunes chercheurs éthiopiens à travers l'ensemble du processus de recherche, de l'identification du problème à la rédaction scientifique.

ENDALAMAW: L'une des initiatives clés a été CORAL – Renforcement des capacités pour la recherche opérationnelle sur la RAM et la leishmaniose. Il s'agissait d'un processus d'apprentissage progressif destiné à de jeunes chercheurs éthiopiens. Ils étaient accompagnés depuis l'identification d'un problème de recherche jusqu'à la rédaction de propositions, la préparation d'outils de recherche, la collecte de données, l'analyse, l'interprétation et la rédaction scientifique.

C'est un renforcement des capacités important, car cela ne produit pas seulement un projet de recherche. Cela aide les chercheurs à développer les compétences nécessaires pour mener eux-mêmes de futures recherches.

Nous avons également organisé des formations conjointes en bio-informatique. Ce sont des compétences importantes pour l'avenir du paysage de la recherche éthiopien, et elles peuvent contribuer à créer un écosystème de recherche plus solide et plus interdisciplinaire.

YoungResearchersAHRI_5x4 De jeunes chercheurs effectuent des travaux de laboratoire à l'AHRI.

Le prochain accord-cadre, le FA6, met davantage l'accent sur la réduction du fossé entre science et société. Un colloque peut-il y contribuer ?

JOHAN : Dans une certaine mesure, oui. Réunir des personnes d'horizons différents, ayant des responsabilités différentes, stimule la communication et aide chacun à comprendre les besoins et les perspectives des autres.

C'est particulièrement important pour les jeunes scientifiques. Si les chercheurs échangent avec les décideurs politiques, ils peuvent mieux comprendre les informations et les données probantes dont ceux-ci ont réellement besoin. Cela peut les aider à orienter leurs recherches vers la production de données significatives, susceptibles de contribuer aux décisions.

Il s'agit donc, une fois de plus, de communication, d'interaction et de mise en réseau entre différents niveaux, de la recherche fondamentale jusqu'aux politiques.

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